« Ibam obscura per umbram… »
Lupita Nyongo’o
Notes à la volée sur le film de l’été.
Vu dans la petite salle du petit cinéma de Montélimar, VF, après-midi caniculaire de semaine. Bref sans IMAX ni espoir. Salle presque vide, mais clim.
Eh bien, bon moment !
A part la mise à mort des prétendants qui dure trop longtemps et qui retombe dans le virilisme que ce brave soldat ricain en syndrome post-traumatique revenu de chez les Arabes (Troie en ksar marocain) commençait à remettre en question (le viol c’est pour ce cocu de Ménélas).
Ensuite la narration en flashbacks mémoriels n’est pas assez engagée : on aurait dû s’abîmer dans le maelström nébuleux des RE-lectures (dits de l’aède, souvenirs du vétéran, écume de rémanences dans des volutes de lotus…), mais ça n’aurait pas été commercial, on n’aurait rien compris – Nolan est toujours sur ce seuil hélas, point de Nouvelle Vague pour cette Méditerranée.
Cyclope un poil bâclé (pas de vin !? Disney a financé ?!) et trop rapide… mais tant qu’à bien maîtriser l’esthétique passéiste du romantisme XIXe c’est bien de se contenter de Goya et ne pas trop tenter des agneaux à la Caravage… alors bon, on salue l’humilité.
Les Lestrygons : pas compris l’intérêt, hommage aux Monty Python ? la forêt incarcérante pas mal mais insuffisamment exploitée, triste pour une pinède de sylviculture.
Circé : casting ? même si on voulait une brave femme victime du masculinisme, ben elle fait désincarnée…
L’épisode des sirènes, toujours pas de sexe : homme trop homme, même pas une petite sauveteuse d’Alerte à Malibu – on file la remise en question du quadra blanc cis jusqu’à frustrer le spectateur qui en est.
Belle idée : la déclinaison de l’esthétique de la plage : sable qui enlise, sable qui invite, sable qui efface les limites, sable matrice ou qui enterre… bref ce qu’il y a de plus courageux dans ce film : la dénonciation de la plage consommée du californian way of life.
Quant au problème racial – unique commentaire d’un des rares spectateurs à la sortie, pour l’édification de ses blancs enfants (il aurait dû pourtant apprécier les emprunts à la série Viking) : « Halala ! une noire pour Hélène et une Mexicaine (sic) pour Athéna… ». Alors que, moins choquant « l’éclatante » Hélène en noir (esclave du patriarcat et outre-noir de Lupita, lumineux à la Soulages) ou la bouille et le petit nez ronds de Zendaya (Athéna gentilloute tout en compassion), moins choquant donc qu’une Calypso Walkyrie pour pub à Dior ! contre-pied woke de Pataya où des gamines racisées se tapent les mêmes épaves quinquas ? Pire encore : l’image musculeuse, voix grave de GI évangélique, de l’aède noir du banquet : on aurait préféré un griot chenu chevrotant sur sa kora avec un accent pentatonique du Sahel, plus proche des Grecs antiques.
Que dire des clins d’oeil politiques de Nolan ? la menace fantasmée des barbaresques peuples de la mer (qu’un Onfray aurait adoré voir en barbus aux femmes à voile) n’est qu’une arlésienne illusoire, mythe né des violences des Grecs eux-mêmes à Troie ! Al-Qaïda créée par la CIA qui se retourne contre l’empire ? Peur de sa propre ombre qu’on craint de reconnaître et qu’on projette dans l’altérité de l’Orient ! La tour du 11-Septembre qui s’effondre s’en retrouve déplacée chez ces pauvres Orientaux de Troyens ! Futé. Et suffisamment subreptice pour continuer à vendre au coeur de l’Empire (dont le côté obscure, Agamemnon en Dark Vador, reste paisiblement burlesque). Et finalement, le mal s’en trouve partout, dépolitisé, avec sa nostalgie d’âge d’or condamnée à la perpétuité (désolé Onfray, la loi de Zeus n’a jamais été respectée en fait) ; reste donc l’idéal petit-bourgeois de retrouver sa femme (quitte à abandonner le gamin pour relancer la flamme), et d’honorer les braves qui sont morts pour une mauvaise cause, mais qui vous empêchent de digérer tranquille – vaste problème la digestion. Et le collectif de la polis s’en réduit au rang de rameurs, ou à l’attente plus ou moins longue qu’on consent aux camarades retardataires qui courent, sans cesse poursuivis par les monstres, pour remonter dans le bateau in extremis. D’ailleurs, pas de cité policée possible avec ces forces hostiles qui talonnent le genre humain. La rencontre se fait toujours dans l’incommunicabilité violente d’un cri…
Mais bon, l’essentiel d’Homère, aurore rosé de l’humanisme, est sauf : après l’épopée du corps de l’Iliade (gonflette de Brad Pitt en Achille), on a l’épopée de l’âme sur les eaux de la conscience humaine de ce Matt Damon qui a toujours su faire oublier ses muscles. Ils deviennent chez lui faiblesse de gros nounours, voire de christ plein d’aspérités – superbe torse sur la plage d’Ithaque échoué. Et son épithète Nolanique nous attendrit par son humilité : « Lucky bastard » !
Abou Marat
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