« Veux-tu que je sois un spectre, et qu’en frappant sur ce squelette, il n’en sorte aucun son ? »
Lorenzaccio, Musset
Comme prévu, Marc Bloch a fait son entrée au Panthéon le 23 juin dernier. Il fallait s’y attendre, l’événement a fait beaucoup parler dans les médias, et il n’était pas désagréable de voir qu’un tel sujet puisse être mis à l’ordre du jour d’émissions qui se complaisent habituellement à touiller la mauvaise bouillie de l’actualité et des débats à la mode. Ce n’était donc pas désagréable certes, mais le hiatus n’en demeurait pas moins grand entre Marc Bloch et cette société qui prétendait lui rendre hommage ; d’où une méfiance persistante que, pour ma part, je n’ai jamais totalement cachée ou contenue. En effet, quoique dans l’ordre des faits, Marc Bloch fût bien panthéonisé, et que le personnel médiatique et politique lui rendît positivement un hommage mérité, on ne pouvait s’empêcher de craindre l’escamotage, un peu à la manière dont le prêtre de bonne foi doit craindre que les catéchumènes s’attachent plus à la lettre qu’à l’esprit du texte sacré quand ils en parlent.
Ce que l’on craignait arriva : l’escamotage eut bien lieu. Est-ce une surprise ? Oui et non.
Oui, parce qu’on est, trop souvent et malgré nous, porté à croire que les publicistes, qui ont l’insigne honneur et la lourde tâche de donner du bon grain à l’opinion publique, sont une élite cultivée qui doit nécessairement bien cerner ses sujets, et en rendre compte d’une façon pertinente ; parce qu’on vit dans un pays dans lequel la culture et la lecture sont quelque chose, que Marc Bloch y a sa part en nous ayant laissé avant de mourir un petit livre qui fait un écho remarquable à la crise actuelle de la société française, et dont journalistes et chroniqueurs n’ont cessé de nous rebattre les oreilles dans les semaines et les jours qui précédèrent la panthéonisation. Ainsi, tout le monde y est allé de son injonction à lire l’Etrange défaite, ce livre « capital », « prophétique ». Certains ont même poussé le zèle jusqu’à citer le texte de Bloch, en espérant bien frapper les esprits : toujours les mêmes passages, toujours les mêmes aspects mis en lumière, c’est-à-dire les moins décisifs et les plus plats, au regard de ce que Bloch a prétendu dire et montrer dans ce témoignage à chaud.
Aussi il est toujours bon de voir les médias s’emparer d’un sujet qu’on connaît bien et qui nous tient à cœur : on s’attend naïvement à en apprendre davantage, on espère s’enrichir, grandir, se cultiver et on est finalement surpris par le consensus de médiocrité qui entoure l’expertise et la qualité de la parole publique. Consensus pour le moins suspect, qui pourrait légitimement être regardé comme une stratégie de bridage de la conscience et de l’intelligence collectives. Cette thèse du complot est certes séduisante, mais inconséquente : elle fait fi des cadres mentaux et des idéologies qui déterminent l’opinion publique, et ceux dont le métier est de l’informer.
Et c’est ici que la surprise de l’escamotage n’en est plus une. Posons le problème : et si nous vivions, tout simplement dans une époque qui n’était plus capable de comprendre Marc Bloch ? Et si notre époque ne produisait plus la grammaire adéquate pour le déchiffrer ? C’est au fond ce qui était le plus à craindre, et c’est ce qui s’est passé factuellement, me semble-t-il. Là où les Républicains conséquents ont espéré que cette célébration puisse donner lieu à une crise politique décisive, les autres – c’est-à-dire la majorité – n’y ont vu qu’un spectacle sans danger et sans portée politique, non pas parce qu’il l’était effectivement, mais parce qu’ils n’étaient tout simplement pas capables d’en saisir les enjeux proprement critiques et polémiques : on a parlé superficiellement de Marc Bloch, on a effleuré l’Etrange défaite, quand on pensait en avoir montré la puissance et la profondeur. C’est ce que je nommerais le syndrome du spectre, qui guette tout travail réflexif : quand un sujet déterminé par une superstructure donnée s’empare au gré des hasards et des circonstances d’un objet qui est par trop éloigné de ses cadres idéologiques, il fait de son objet une espèce de fantôme, une forme aux contours évanescents, dont il ne dit rien en en disant quelque chose.
Et si, finalement, nous étions nombreux à être gênés quand nous avons appris que Marc Bloch serait panthéonisé sous le mandat d’Emmanuel Macron, dans un moment de déliquescence républicaine, c’est moins parce que nous redoutions que Marc Bloch soit profané, que parce que nous avions la conviction intime qu’il allait être honoré par des gens qui étaient en réalité parfaitement incapables de l’entendre. Conviction dont on aurait aimé qu’elle fût complétement démentie parce qu’il est des moments où il est assez pénible d’avoir raison.
Quoi de pire en fin de compte que d’être fêté – pour un homme du calibre de Marc Bloch – sur la base d’un si énorme malentendu ? Comment imaginer ne serait-ce qu’un seul instant qu’un hommage national décent pût être rendu par une société aussi éloignée, aussi étrangère à l’objet de cet hommage ? A l’étrange défaite aura finalement succédé l’étrange cérémonie. Il était somme toute signifiant de voir entre dix-neuf heures et vingt et une heures, se presser rue Soufflot quantité de badauds, et de touristes appâtés, surtout, par le faste du décorum : voir le Panthéon, c’est bien ; le voir quand il est devenu le théâtre solennel d’une cérémonie pompeuse et clinquante à souhait, c’est mieux. Jour à marquer d’une pierre blanche donc, puisque l’ancienne Eglise Sainte-Geneviève, ce haut lieu de notre histoire, devenait pour un temps compatible à l’imagerie LVMH dont les touristes et les esprits superficiels raffolent.
Il était tout aussi signifiant de voir les journalistes présents sur place s’empresser de tendre leur micro à des étudiants, qui en dépit de leur bonne foi, étaient impuissants à faire revivre face caméra l’esprit de l’homme qui écrivit « Examen de conscience d’un français » au moment où la France s’enlisait.
Comment expliquer l’abîme infranchissable qui a séparé Marc Bloch de nos contemporains au moment de lui rendre cet hommage national ? Sans doute parce que les grandes figures gênent les idéologies prémâchées et le prêt-à-penser du moment, qui sont le lot de la plupart de nos concitoyens. Elles sont grandes précisément parce qu’elles font bouger les lignes et que leur parcours oblige à repenser à nouveaux frais certaines questions. Qu’on use de l’expression dont on voudra, je dis que Marc Bloch a incarné l’Homme nouveau ou l’Homme total dont le XXème siècle a tant rêvé, et qui est proprement le cauchemar du nôtre ou du moins son angle mort. Quand on est parvenu à faire vivre de manière authentique et vertueuse un tel type humain, on ne peut qu’être embarrassant dans la société d’aujourd’hui. Raison pour laquelle la communion attendue ne pouvait avoir lieu.
Si je n’aime pas les historiens qui confondent le régime fasciste et celui communiste en les subsumant dans la grande catégorie des régimes dits totalitaires, si je vois bien de la différence entre ces deux systèmes politiques, et si je sais enfin ce que nous devons et aux communistes et à l’Union soviétique dans la lutte contre le fascisme, je ne m’interdis pas pour autant d’y chercher et d’y voir des similitudes remarquables. Qu’on confonde ou qu’un distingue absolument, la démarche est à chaque fois erronée pour la raison que l’identité ou la différence ne saurait être absolue dans le monde humain, et que des pôles qui nous paraissent quelquefois totalement opposés parviennent en fait à communiquer entre eux sans qu’on s’y attende.
« Homme total » ou « Homme nouveau », dans les deux cas, il s’est agi d’opérer une régénération de l’animal humain entravé dans sa destination ou dans la marche de sa perfectibilité. Pour les Communistes, c’est le mode de production capitaliste, et plus particulièrement la division du travail qui le structure, qui empêche son plein développement ; pour les Fascistes, plus idéalistes, c’est la doctrine libérale qui le menace dans sa croissance ; grâce à elle, il s’arroge le droit plein et entier de contribuer à sa propre destruction ainsi qu’à celle du corps social. Poussé dans ses ultimes conséquences, le premier système intime aux individus l’ordre de ne pas s’identifier à une praxis particulière, d’étendre le champ du possible et de refuser l’aliénation ; le deuxième système, quant à lui, cherche à se prémunir contre l’imprévisibilité du penser et de l’agir humains en imposant une norme éthique extrinsèque aux individus par le dressage et la soumission. Quoiqu’on en dise et d’où qu’elles émanent, ces deux doctrines thématisent des problèmes réels propres à la modernité politique, parviennent à en dégager les principaux enjeux. Ces enjeux quand ils sont saisis forment le gros de la mauvaise conscience des sujets modernes et des questions politiques qui en découlent.
Et tandis que la bourgeoisie française vit, bien contente, dans la première moitié du XXème siècle, ces deux systèmes se discréditer en s’enfonçant dans d’inextricables contradictions, émergea en son sein un homme qui s’appliquera toute sa vie à en être l’authentique synthèse, en alliant à une vraie praxis citoyenne, une exigence éthique et politique fondée sur la libre détermination. Pour le dire autrement, malgré qu’elle en ait, cette bonne bourgeoisie française vit apparaître dans sa caste un grand historien, ancien élève de l’Ecole Normale qui trouvera encore à s’accomplir et se parfaire en communiant avec ses frères d’armes dans les tranchées de quatorze, un républicain authentique qui dans l’exercice libre de sa raison et de sa volonté trouvera de quoi fortifier son patriotisme et fondre ses particularismes dans le creuset de la communauté nationale. Ce que le communisme et le fascisme auraient pu lui imposer de l’extérieur, ce que le capitalisme l’encourageait à considérer comme des aberrations, Marc Bloch l’a, dans son esprit, librement formalisé et consenti.
Un tel constat vient confondre tous ceux qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, firent le choix d’enterrer la République française soit-disant décadente au profit du fascisme. S’offrant à l’ennemi et roulant dans l’antisémitisme le plus crasse, l’extrême droite vilipenda la Gueuse, chanta l’homme nouveau germanique sans voir qu’il appartenait à la France de faire croître sur son sol son modèle achevé en la personne de Marc Bloch. Dans le prologue de Sparte et les sudistes, Maurice Bardèche confesse – de façon étonnante quand on connaît le parcours et les choix du personnage – une admiration précoce pour des grandes figures de la Révolution française, qui se distinguèrent par leur ardeur patriotique : « Quand j’étais enfant et que j’admirais Lazare Carnot, Hoche, Desaix et Kléber, et aussi le petit Viala et le tambour Bara, et même Danton, et plus tard Clémenceau, c’est cette espèce d’hommes qu’on me recommandait d’admirer. […] Le petit Jacobin que j’avais été à quatorze ans se réveillait en moi, ne comprenant plus pourquoi on dégradait sur le front de l’histoire ces hommes de bronze qu’on m’avait appris à aimer. » En optant finalement pour l’Allemagne nazie, Bardèche s’est lourdement trompé : ces « hommes de bronze » qu’il pensait trouver de l’autre côté du Rhin, était en réalité français, républicains, résistants, et juifs quelquefois à l’instar de Marc Bloch. L’homme eût mieux fait de rester fidèle à l’enfant qu’il était : il se serait ainsi détourné des sophismes et des inepties qui l’intoxiquèrent, et auxquels il succomba. Bardèche connaissait-il Bloch, et ses états de service ? Non, car sans cela comment aurait-il pu se fourvoyer dans de telles proportions ?
S’ils s’étaient rencontrés, qu’aurait dit l’historien républicain au fasciste lettré ? Il aurait pu fulminer en ces termes : « Qu’as-tu fait, Maurice ? Pourquoi avoir applaudi au nazisme quand ton âme d’enfant te commandait de défendre et d’honorer ta patrie ? Pourquoi avoir voulu l’effondrement de cette République pour qui Agricol Viala n’hésita pas à se sacrifier ? N’était-ce pas au contraire le moment d’engager toutes tes forces pour la soutenir ? Tu as laissé ta raison sommeiller et tu as produit des monstres, Maurice. En roulant dans la fange de l’antisémitisme quand, moi, Français juif, je m’engageais dans la résistance au nom de l’idéal républicain, tu as failli. Tu aurais pu marcher dans les pas des hommes de 1792, tu aurais dû contribuer à faire revivre l’esprit des armées de l’an II ; au lieu de cela, tu as préféré défendre un projet politique liberticide, raciste et impérialiste, qui ne prétendait rien d’autre, dès l’origine, que de régler son compte aux idées de 1789 ! Quelle inconséquence. Ah ! Si tu avais été plus perspicace, si tu ne t’étais pas laissé aveugler par tes passions, tu aurais compris, comme moi, que les seuls faisceaux qui vaillent la peine d’être défendus sont ceux qui figurent sur la Déclaration des Droits de l’Homme et les armes de notre République ! Tu me demandes pourquoi ? Mais parce qu’une volonté de puissance authentique et vraiment désirable ne saurait faire autre chose que défendre la liberté, l’égalité et la fraternité ! »
Si on peut croire que Marc Bloch était seulement et malheureusement inconnu à une grande partie de ses contemporains, un tel homme est tout simplement devenu incompréhensible aujourd’hui ; et qu’Emmanuel Macron se soit avisé l’année dernière de le faire entrer au Panthéon relève encore de l’irrationnel pour nous.
Et si la France est passée à côté de lui comme nous avons tenté de le montrer, est-ce à dire que la famille Bloch elle-même a failli et trahi la mémoire de son grand homme, en acceptant que Macron, Hollande ou Bayrou et tant d’autres, puissent se recueillir sur sa dépouille et celle de son épouse ? Nous le croyons hélas. Le naufrage aura donc été complet : Bloch qui n’a pas de mots assez durs dans l’Etrange défaite contre les élites de son temps prêtes à toutes les compromissions, à tous les renoncements et à toutes les trahisons, devait-il essuyer pareil affront et souffrir que de tels individus fussent invités à ses obsèques ?
Enfin, quand on accepte la présence de Bruno Retailleau sous la coupole, est-on légitime à refuser la présence du Rassemblement national au motif que les idées de ce même parti seraient incompatibles avec nos valeurs ? Qu’aurait pensé Marc Bloch lui-même de cette excommunication, à l’heure où ce même parti, qu’on le veuille ou non, représente une grande part du peuple français ? Qu’aurait-il pensé, lui qui n’a eu de cesse d’appeler à l’unité républicaine de la France ? Tant d’impairs, tant de maladresses montrent à quel point la figure de Marc Bloch est insaisissable à une large partie de la France contemporaine, sa propre famille y compris, c’est dire !
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