Lever le poing ou faire baisser les têtes ? L’antiracisme en question

« Le volé qui sourit dérobe quelque chose au voleur », Othello, Shakespeare

Le 24 mars 2026, quelques jours après son élection, le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a été la cible de propos à caractère raciste tenus sur les plateaux télé du groupe Bolloré. La réaction ne s’est pas fait attendre : l’intéressé a immédiatement porté plainte et fait la tournée des médias pour demander la fermeture de Cnews et appeler à un rassemblement antiraciste et antifasciste de grande ampleur dans sa commune.

Lui qui avait jusque-là supporté patiemment les manipulations médiatiques et pris sur lui de ne pas faire enfler les diverses polémiques dont il était l’objet, a finalement décidé d’entrer dans la lice an livrant à ses contempteurs une véritable bataille médiatique. Cette ultime affaire aura été la goutte d’eau de trop. Et c’est ainsi que pendant plusieurs jours, Bally Bagayoko a participé, malgré lui peut-être, à la polarisation identitaire du débat politique en reprenant pieusement à son compte tous les slogans martelés, depuis quelques années déjà, par les dirigeants et militants de la France Insoumise. Ces ennemis politiques ne pouvaient pas rêver mieux pour nous rejouer le temps des croisades ou celui du temps béni des colonies, c’est selon ; pour ses amis, c’était une occasion à ne pas manquer pour mettre leur Nouvelle France sur le devant de la scène. La République française vendue à la découpe, encore une fois.

Si la communication et l’action de M. Bagayoko étaient compréhensibles, quant à moi, je ne peux que dire ma déception. Il y avait, me semble-t-il, autre chose à faire dans la circonstance et le nouvel édile me paraissait avoir les épaules assez larges et la tête suffisamment bien faite pour ouvrir une nouvelle carrière à l’antiracisme. Cette déception a reposé en grande partie sur le caractère anachronique de son entreprise ; toujours le même imaginaire du larmoiement et de l’indignation convoqué ; le sempiternel modus vivendi du racisme, et le non moins sempiternel modus operandi pour le combattre. Les militants de l’antiracisme sont devenus des soldats trop prévisibles. Pour vaincre, il serait temps d’innover un peu, et de sortir du sentier trop bien battu de l’indignation lacrymale, de l’ornière judiciaire et du cul-de-sac de la manifestation coup de poing. Nous ne sommes plus tout à fait dans les années soixante, et il appartiendrait à l’élite française racisée de le montrer – ce qu’elle fait déjà par son existence même – et de le dire. En outre, Depuis que les no pasaran fleurissent sur les banderoles, le racisme n’a jamais si bien passé et infusé la société française. Et si tous ces vieux expédients étaient finalement devenus contre-productifs ?

Barbey d’Aurevilly a dit que les dandys étaient des stoïciens de boudoir capables, lors d’une humiliation publique, de boire dans leur masque leur sang qui coule tout en restant masqués. En réponse au mépris, à l’insulte et aux mots qui blessent, il est désormais temps que les personnes dites racisées se comportent en dandys. M. Bagayoko avait ici l’occasion de montrer l’exemple.

On a certes le droit d’avoir mal quand on fait l’objet de remarques racistes. Mais un adage dit aussi que quand on a depuis longtemps encaissé les coups, on finit par ne plus les sentir. S’il est normal que de jeunes victimes n’aient pas cette force, il est en revanche triste de voir des personnes d’âge mûr racisées dénoncer le racisme l’œil rougi sur les plateaux de télévision et les stations de radio. De deux choses l’une : soit qu’elles n’aient été que rarement visées par ce type d’injures, et il faudrait d’abord le mettre au crédit de la société française ; soit qu’elles l’aient subi à de multiples reprises, et dans ce cas, eu égard à ce qui a été dit plus haut, on pourrait leur reprocher leur trop grande fragilité. Parce que quand on a le cuir épais, on ne peut plus se répandre se répandre en plaintes. Il en va de la dignité des personnes concernées.

Pour ce qui est de la solution judiciaire, elle ne moralise pas les racistes : elle les invite seulement à l’autocensure, dans le meilleur des cas. Si on a vraiment à cœur la cause antiraciste, qu’on se le dise : le silence, dans le cas du racisme, n’est jamais un oubli. C’est même un engrais qui le renforce en en prolongeant les ramifications souterraines qui croissent à l’aise et sourdement dans les ténèbres d’abjects conciliabules ou des réseaux sociaux. A la surface, tout paraît calme, serein ; chacun croit avoir fait ce qu’il fallait pour abattre la bête immonde ; il n’en est rien : elle s’est seulement tapie dans l’ombre, en attendant la catastrophe. Or, dans une société saine, on n’aiguillonne pas le racisme, on l’éradique. Force est de constater que jusqu’à présent les moyens employés n’y ont pas réussi. Pour ce faire, il faudrait peut-être en passer par d’autres méthodes, d’autres discours qui auraient le mérite de vraiment s’attaquer au cœur du problème, en pariant, en travaillant sur l’intelligence collective et en misant sur le bon sens, cette chose si bien partagée. Mais qui aura le courage, en France, à l’heure du mimétisme bêlant, d’essuyer les plâtres en cette matière ?

A de certains moments et dans de certaines situations, il est indiscutable que les manifestations ont eu leur rôle à jouer, quand la simple occupation de l’espace public pouvait justement passer pour un acte de résistance à l’égard d’un ordre injustement établi. En sommes-nous encore là aujourd’hui au sujet du racisme ? Personnellement, je ne le crois pas. Et, à ce titre, je n’aime pas qu’on dise le contraire et qu’on fasse croire aux intéressés que la société française fasse du surplace ; elle peut éventuellement ne pas avancer assez vite à notre goût, se perdre quelquefois ; mais qui connaît un peu le passé ne peut que constater ses progrès. Dans ce contexte, la manifestation a quelque chose d’obsolète, surtout quand elle se veut antiraciste. Quand la masse se réunit, c’est pour faire le nombre dans le but de créer un rapport de force qui lui soit favorable. Or toute opération de ce type se caractérise par un manichéisme latent ; la manifestation porte toujours en elle quelque chose du front, c’est-à-dire d’un bellicisme militant. Or là où commence la guerre, s’arrête la nuance. Et notre époque n’est en plus à l’heure des oppositions symétriques et tranchées qui furent le lot du siècle précédent. Sur le sujet qui nous occupe, nous avons besoin de nuance plus que de tout autre chose : la manif, avec son grégarisme, ses slogans, ses bons mots, son tapage, ses gros sabots, semble en être la parfaite antithèse.

Quand sur un plateau de télévision, un célèbre philosophe et chroniqueur se fend au vu et au su de tous de propos aussi grotesques parce que M. Bagayoko dit vouloir exiger de ses futurs collaborateurs qu’ils collaborent à sa politique, je crois que ce dernier serait sorti grandi de cette affaire en restant stoïque et en se gardant de faire enfler une polémique qui ne le méritait pas ; il aurait peut-être suffi, lors d’une émission organisée ad hoc, de confronter l’accusateur à sa propre sottise et d’attendre des excuses qui n’auraient probablement pas tardé. La scène eût été édifiante et propre à désencrasser l’esprit de bon nombre de téléspectateurs. Bally Bagayoko en serait, à mes yeux, sorti grandi. On m’objectera que dans cette configuration, la résolution du conflit est de la responsabilité de la victime, et qu’après avoir été accablée par les injures, il lui faudrait encore trouver la force de dialoguer avec son bourreau ! Quelle charge, quelle scandaleuse dyssimétrie ! Tout cela est parfaitement vrai ; mais justement, c’est l’honneur et la supériorité des politiques de gauche que d’assumer cette pénible mais nécessaire charge : celle d’être les garants éclairés de la morale publique.

On pourrait m’objecter aussi que l’auteur de l’injure était peut-être convaincu du bien-fondé de son propos : je connais mal l’œuvre et le travail de Michel Onfray ; en revanche je connais suffisamment son parcours personnel et professionnel pour être à peu près certain qu’il a lui-même regretté ses propos quelques secondes après les avoir prononcés. On n’est pas quinze ans enseignant de philosophie, on n’est pas lecteur et admirateur de Camus sans faire pareil mea culpa à part soi quand ce genre de propos nous échappe. Personne n’est à l’abri de dire des bêtises, et le reconnaître, c’est déjà s’en laver.

L’antiracisme ne doit plus consister aujourd’hui à lever les poings, mais à faire baisser les têtes ; les têtes de celles et ceux qui ont encore le mauvais goût et la stupidité de rouler leur esprit dans la fange.

Le poing levé, c’était bien dans l’ancienne France : celui de la lutte pour la reconnaissance des identités meurtries dans le contexte post-colonial. La nouvelle France – la seule qui vaille à mes yeux – me semble bien changée : de nombreux français d’origine africaine ou autres, pleins de talents et d’ambition – à l’instar de M. Bagayoko – se font leur place, parviennent chaque jour à se hisser à des postes élevés, occupent des fonctions et des charges dont leurs aïeux n’auraient pas même osé rêver. Que la société française soit, par ailleurs, perfectible sur ces questions, qui prétendra le nier ? Rome ne s’est pas faite en un jour. Mais que cette perfectibilité soit possible augure favorablement de notre projet politique et social : un multiculturalisme de bon aloi, c’est-à-dire laïc et républicain. Beaucoup de pays aujourd’hui n’ont pas même ce luxe, parce qu’ils ignorent le multiculturalisme. A ceux qui regardent ces pays avec les yeux de Chimène, je vous le dis : cessez de les envier ; arrêtez de penser la bigarrure sociale comme une tare. Le multiculturalisme à un certain point doit être chéri ; il est à lui tout seul une ode à l’humanité véritable pourvu qu’il s’articule à un universalisme bien compris. Quel meilleur laboratoire, que le berceau de la Déclaration des droits de l’Homme et de la république moderne, que le pays d’Aimé Césaire et Gaston Monerville pour faire l’essai d’une telle expérimentation ?

Les théories à la mode au sujet du racisme institutionnel tendent à faire accroire aux français et françaises racisés qu’ils seraient nés et vivraient dans un pays dont l’histoire et les institutions seraient puissamment irriguées par le racisme, au point de leur être consubstantiel. C’est bien mal connaître l’histoire de France et ses institutions que de parler en ces termes. Les institutions de la République Française ont été précisément pensées comme un antidote à toute forme de ségrégation ou de stigmatisation. Si à de certains moments de notre histoire, elles ont pu apparaître comme racistes, c’est parce que les hommes qui la faisaient vivre l’étaient. Allons-nous toujours confondre les institutions et les hommes qui l’incarnent ? Et parce que l’incarnation n’est pas à la hauteur, est-il juste de s’en prendre à l’institution ?

Il va falloir à gauche repenser ces questions à nouveau frais sous peine de faire le jeu de l’extrême-droite. Par exemple, dans les forces de l’ordre actuelle, le problème le plus grave n’est pas que des fonctionnaires de police arborent quelquefois des tatouages nazis sur leurs musculeux avant-bras ; non, le principal problème est qu’on a laissé ces mêmes individus se persuader qu’ils travaillaient pour une institution qui partageait leurs valeurs et leur vision du monde. Ne faut-il pas avoir atteint un sacré degré de schizophrénie, faut-il pas être bien fêlé pour être convaincu, comme sympathisant de l’Allemagne nazie, qu’on est bien à sa place lorsqu’on doit travailler au respect de l’ordre et des valeurs républicaines ? Est-il besoin de rappeler à ces gens-là ce que Adolph Hitler et ses sectateurs pensaient de la République Française, et de la glorieuse Révolution qui l’enfanta ?

La gauche en France tire un mauvais profit de l’ignorance de ses ouailles et participe à ce mensonge grossier par calcul politique ; il est rare que celui qui joue avec le feu puisse ensuite en tirer les marrons. Depuis plus de vingt ans, l’extrême-droite ne séduit que parce que la gauche la laisse fouiller dans ses poubelles : elle y a trouvé pêle-mêle la Marseillaise, le drapeau tricolore, la nation et même la République, au milieu des ordures.

Il faut en finir avec cette stratégie dont on ne voit que trop les dégâts. Quand on est un sincère antiraciste, on ne peut qu’habiter les institutions républicaines ; quand on est un antiraciste conséquent, on revendique la république, et on en dénonce l’infâme noyautage. Quand on est un antiraciste éclairé, on ne siffle pas ou on ne laisse pas siffler la Marseillaise : on s’en empare, on la fait sienne en chérissant le mythe du peuple impur et du sang mêlé combattant le despotisme et le racialisme sous toutes ses formes. En attaquant ces symboles, la Gauche qui croit s’émanciper ne fait en réalité que s’autodétruire, tandis que le camp d’en face redore son sale blason en faisant semblant de les défendre.


Commentaires

Une réponse à « Lever le poing ou faire baisser les têtes ? L’antiracisme en question »

  1. Avatar de Chevalier blanc
    Chevalier blanc

    Un dandy eût demandé réparation au Bois !

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