« Les hypocrites, les sots, les esprits faux, ont un égal besoin de se payer de mots creux, et une horreur égale pour les gens qui font toujours marcher la chose à côté du mot, la définition à côté de l’appellation. »
Extrait du National du 6 décembre 1832, Armand Carrel
Dans la Logique de Port-Royal, Arnaud et Nicole distinguent deux types de définitions :
D’abord, la définition de nom, dont se servent les géomètres, qui consiste à envisager les mots comme de simples sons, indépendamment de toutes considérations, et à leur accoler la signification de notre choix, sans autre critère que le plus pur arbitraire.
Ensuite, la définition de chose, qui consiste à envisager la définition en considérant la logique interne (espèce, genre, différence etc), et éventuellement, la philologie, l’histoire et l’usage du mot concerné.
Si on doit partir de la séquence historique durant laquelle le clivage droite/gauche est né en France, il faut partir de la Révolution française. Si avec toutes les précautions d’usage l’on voulait proposer une définition de chose de la Gauche et de la Droite, il faudrait nécessairement en revenir à la crise politique française inaugurée en 1789.
Si la définition de chose, pour être valide, doit s’inscrire dans la logique des universaux hérités de de la scolastique médiévale (définition par genre, espèce et différence spécifique), elle peut être envisagée de deux façons distinctes appliquée au clivage politique entre la gauche et la droite :
dans un premier cas, il faudrait d’abord les déduire comme espèces du genre orientation ou sensibilité politique ; il faudrait ensuite en tant qu’espèce identifier la gauche à la sensibilité politique républicaine, et celle de droite à la sensibilité politique royaliste ; cela fait, il s’agirait de toucher du doigt la différence spécifique permettant de distinguer ces deux espèces, ce qui est assez facile dans la mesure où le républicanisme se caractérise avant tout par le fait qu’il place la souveraineté dans le peuple français, tandis que le royalisme la place hors de lui.
Dans un second cas, les deux espèces seraient déduites du genre orientation ou sensibilité politique républicaine, pour ensuite identifier l’espèce gauche à la sensibilité politique républicaine jacobine et celle de droite à la sensibilité politique républicaine girondine ; centralisation et décentralisation constituant alors les différences spécifiques permettant de distinguer la première espèce de la seconde.
Cette petite précision faite, une première remarque s’impose à ce premier stade de l’analyse : si la première modélisation logique envisage le clivage gauche/droite comme l’opposition entre l’idéal républicain et ce qui lui est extérieur, à savoir l’idéal monarchique, la deuxième envisage le clivage au sein même de l’arc républicain.
Sauf à ne pas prendre au sérieux les discours des politiques contemporains, force est de constater qu’en 2026, c’est la deuxième modélisation qui semble rendre compte le plus fidèlement de la situation politique de la France, puisque dans les faits, rien ne s’y fait en dehors de l’arc républicain, au point que l’extrême droite contemporaine a fait sienne le drapeau tricolore et la Marseillaise, ce qui, sur un plan au moins symbolique, n’est pas peu. Et si une droite royaliste existe encore en France, ce n’est pas lui faire injure de dire qu’elle est, à l’heure actuelle, quantité négligeable.
Du point de vue des programmes politiques défendus par les uns et les autres, et en dehors de tout procès d’intention, il nous apparaît, en partant de cette seconde modélisation, que l’échiquier politique français devient tout à fait reconfigurable, et ce d’une manière étonnante. En effet, si on admet que les différences spécifiques posées plus haut permettant de distinguer le jacobinisme et le girondinisme, et donc la gauche et la droite, on s’aperçoit aisément que c’est la sensibilité politique identifiée à la droite contemporaine, voire à l’extrême-droite, qui défend l’idéal de centralisation et d’unification nationale en matière d’identité et de sociabilité, tandis que la gauche et l’extrême-gauche contemporaines semblent davantage promouvoir le particularisme et la reconnaissance communautaire. Et le fait que la pensée politique actuelle se fonde exclusivement sur des définitions nominales, qui donnent aux partis et aux militants la liberté stratégique de s’auto-définir comme ils l’entendent, ne saurait masquer cet état de fait. Et si la gauche se définit aujourd’hui par la reconnaissance de certains particularismes et par le détricotage systématique de l’universel abstrait, il n’en demeure pas moins que cette définition nominale du moment vient se heurter violemment à la définition de chose de la gauche telle qu’elle s’est forgée dans l’histoire moderne. Et ce qui vient d’être affirmé pour la gauche est tout aussi vrai pour la droite : si elle se définit aujourd’hui nominalement comme une sensibilité politique acquise à la centralisation, il ne faudrait pas oublier qu’elle s’est d’abord fait connaître par sa nostalgie des corps intermédiaires et des pouvoirs locaux.
Dans le cadre de ce paradigme, on assiste donc à une espèce de renversement spectaculaire dans lequel les discours de la droite actuelle surprennent par leurs accents d’une intransigeance robespierriste tandis que la gauche actuelle se fait l’écho de Brissot et de ses zélateurs. Et même si tout cela n’est qu’affaire de mots, il convient néanmoins de le faire remarquer.
Il s’agit désormais d’en revenir à la première modélisation logique, qui après une légère actualisation spécifique, a le mérite de faire la lumière sur bien des ambigüités de la situation politique de la France contemporaine. En effet, compte tenu de ce qui a été dit plus haut s’agissant de la quasi nullité du royalisme français aujourd’hui, il est quelque peu inutile de continuer d’opposer, du point de vue de l’espèce, la sensibilité républicaine à celle royaliste. Cependant si on a bien présent à l’esprit que la différence spécifique de cette dernière est tout entière dans le fait qu’elle prive le peuple français de son statut de souverain, alors il devient assez facile de substituer à la sensibilité royaliste celle européiste, pour identifier à la figure de l’ancien monarque honni celle du président de la Commission Européenne. Dans l’imaginaire républicain français, on pourrait presque dire qu’Ursula von der Leyen a remplacé Charles X. Une fois l’analogie admise, il en découle de façon nécessaire une vérité à la fois triste et simple, qu’il faut avoir le courage de regarder en face, si l’on souhaite sincèrement que les choses changent : dans le cadre de la première modélisation du clivage politique gauche/droite, tous les partis institutionnels, tous les partis qui dans les médias ont aujourd’hui leur rond de serviette sont absolument et irrémédiablement de droite. Pour le dire autrement, tous ces partis, aussi différents soient-ils, se rejoignent en un point : leur hostilité à la souveraineté du peuple français.
Personne parmi eux aujourd’hui, et je dis bien personne pour réclamer une sortie de l’Union Européenne ou pour ne serait-ce que mettre en cause le pouvoir exorbitant du président de la Commission et de sa cour.
Aussi sont-ils tous députés européens et prêts à se faire les relais du mécontentement populaire. Mais le Parlement européen fonctionne aujourd’hui pour ces gens-là à peu près de la même façon dont auraient pu fonctionner les Etats Généraux sous Louis XIV qui, et c’est à mettre à son crédit, eut au moins l’honnêteté de ne jamais les convoquer.
Il y eut une période importante de l’histoire de France dans laquelle la cause royaliste fut identifiée à la cause européenne, et chose peu étonnante, c’est une des périodes de l’histoire de France que la plupart des Français connaissent mal. Ne pas entretenir leur ignorance en la matière serait déjà le début d’une bonne politique. Si l’affaire commence dès l’empire napoléonien, la chose va se développer avec une acuité assez remarquable à la chute de Charles X, et donc, à la fin de la Restauration proprement dite. La légitimité détrônée, c’est la souveraineté populaire et nationale qui revient sur le devant de la scène, plus forte que jamais. Les autres pays du continent européen observent alors avec inquiétude cette indiscipline chronique du peuple français, dont on doit craindre qu’elle ne se propage. Pour contenir ce mauvais élève, reparaît la Sainte-Alliance d’abord ; puis laissant tomber son masque de piété, c’est enfin l’Ordre européen qui surgit pour dicter sa loi au peuple français, et au nouveau monarque qu’il s’est choisi. Ce qui vient d’être rapidement brossé plus haut ne peut pas ne pas rappeler l’époque actuelle et les débats autour du pouvoir exorbitant de la commission européenne et de ses prérogatives supranationales.
Pour enfoncer ici encore un peu plus le clou et renforcer l’identification de l’Europe d’aujourd’hui à celle d’hier, je ne résiste pas à l’idée de citer un papier du National d’Armand Carrel, daté de novembre 1832 dans lequel il décrit cette Europe ennemie de la France : « C’est pour maintenir l’ordre européen que les grands rois restent coalisés contre la liberté des peuples […]. Qu’est-ce que l’ordre européen ? Personne ne pourrait le dire. Ce n’est pas une institution dont on connaisse les conditions, et qui repose sur la similitude des intérêts ; on en trouve la preuve dans la multiplicité des protocoles de la conférence de Londres. Les résolutions y varient sans cesse parce qu’on cherche une décision commune là où ceux qui doivent prononcer ont des intérêts contradictoires. » Déjà là se dessinent les contours de l’imbroglio européen. Que penseraient donc Carrel et ses contemporains de l’Europe des vingt-sept ?
Par-delà l’impossible consensus, qui semble finalement être à la racine de cette construction politique, il convient, malgré tout, d’admettre que depuis longtemps déjà, comme on vient de le voir, l’Europe a été pensée comme une sorte de nasse destinée à enfermer la liberté des peuples des pays européens ; et à bien des égards, nous en sommes encore là ; par conséquent, il nous faut constater aujourd’hui que la Gauche française – malgré les circonvolutions de certains – ne jure que par le projet européen, et qu’en faisant cela, elles piétinent la souveraineté populaire et nationale, qui est le cœur battant d’une politique de gauche véritable.
L’Europe comme projet politique contre-révolutionnaire ? C’est bel et bien de cette façon qu’il faut qualifier l’Europe depuis la Sainte-Alliance. Il ne s’agit ici que d’appeler un chat, un chat. Celle qui naguère était au service des monarchies, est aujourd’hui au service des grands capitalistes, c’est là une évolution qu’il faut évidemment remarquer, mais qui dans le fond ne change rien à l’affaire. Qui la soutient et en accepte les conditions doit être qualifié de droite. Cela ne doit souffrir aucune contestation sur le plan politique.
Ceux qui prétendent qu’il est spécieux d’affirmer que l’ordre européen contre lequel se sont battus les républicains français du XIXème siècle ressemblerait à l’union européenne que nous combattons aujourd’hui, invoquent le cours dialectique des choses ; et comme il ne saurait être question de se baigner deux fois dans les mêmes eaux, l’Europe d’aujourd’hui ne saurait être identifiée pour eux à celle d’hier. Mieux, ils seraient même prêts à croire que celle qui, il y a deux cents ans, fut un instrument au service de l’esclavage des peuples puisse devenir aujourd’hui l’instrument politique de leur émancipation. Faut-il d’un revers de la main balayer de telles conjectures ? Moi qui n’ai jamais trop cru à la pierre philosophale, il m’est difficile de dire le contraire ; et de même qu’il est difficile d’admettre qu’on puisse transformer le plomb en or, il ne me paraît douteux de croire qu’une construction politique faite pour enchaîner les peuples puisse devenir un exhausteur de souveraineté populaire.
Une Europe sociale vraiment respectueuse des droits des peuples ne peut être envisagée que dans le cadre d’un projet alternatif clair à l’union européenne existante. Et il serait fantaisiste de croire qu’un état souverain puisse cohabiter deux projets aussi incompatibles : en sorte que la fin de l’union européenne est devenue un préalable nécessaire à l’émergence d’une alternative politique crédible à l’échelle européenne.
Enfin, on ne peut également qu’être frappé par le fait que l’Europe de Metternich, et celle promue de Mitterrand à Macron, à plus d’un siècle d’intervalle, ont eu recours au même argumentaire pour justifier ce nouvel ordre politique dans lequel la souveraineté européenne devait dissoudre la souveraineté nationale : dans les deux cas, il s’est agi de brandir la paix reconquise sur le continent comme un argument massue. Qui pour s’opposer à la paix évidemment ? Qui ne la considère pas comme un bien précieux, comme une exigence très souhaitable ? Assurément personne. Mais peut-on raisonnablement accepter qu’on la bâtisse sur le dos des peuples, en étouffant les acquis de la modernité politique initiée par la Révolution française ? La réponse est non. Cette paix-là est trop coûteuse : on ne sacrifie pas la citoyenneté politique sur l’autel de la paix ; mieux : on ne saurait faire confiance à un système politique qui pour garantir une paix durable sur le continent exige un tel sacrifice. En outre, si quelques nations de choix – dont la France – ont été effectivement épargnées par les affres de la guerre, tous les pays d’Europe peuvent-ils en dire autant ? Que faut-il donc en penser ? Cette Europe-là, on la connaît et depuis longtemps : c’est un énième avatar du Léviathan de Hobbes, prêt à tout sacrifier – y compris les droits naturels de l’homme – à la paix civile. Pour conclure sur les enjeux d’un tel choix, on ne saurait mieux dire que Rousseau dans le chapitre IV du Contrat Social : « On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile. Soit ; mais qu’y gagnent-ils, si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère les désolent plus que ne feraient leurs dissensions ? Qu’y gagnent-ils, si cette tranquillité même est une de leurs misères ? On vit tranquille aussi dans les cachots ; en est-ce assez pour s’y trouver bien ? Les Grecs enfermés dans l’antre du Cyclope y vivaient tranquilles, en attendant que leur tour vînt d’être dévorés. » Petit morceau d’un grand livre qu’il est bon, je crois, d’offrir à la méditation du lecteur.
On comprend mieux désormais la coexistence forcée du drapeau tricolore et du pavillon européen au fronton de tous nos bâtiments publics : ce dernier a fonction de garde chiourme : il surveille de près l’emblème de la Révolution qu’il abhorre. Sa couronne mariale se compose d’étoiles qu’il utilise comme autant de maillons pour recomposer la chaîne qui doit enserrer la souveraineté du peuple français. A quand l’émancipation, la vraie ? Quand cesserons-nous de confondre notre rêve d’une authentique inter-nationale européenne avec le cauchemar de cette Sainte-Alliance capitaliste qui se prétend au service des peuples ?
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