« En quoi la religion musulmane diffère-t-elle sur ce point des autres religions ? Toutes les religions sont intolérantes, chacune à sa manière. La religion chrétienne, je veux dire la société qui suit ses inspirations et ses enseignements et qu’elle a formée à son image, est sortie de la première période à laquelle je viens de faire allusion et, désormais libre et indépendante, elle semble avancer rapidement dans la voie du progrès et des sciences, tandis que la société musulmane ne s’est pas encore affranchie de la tutelle de la religion. En songeant toutefois que la religion chrétienne a précédé de plusieurs siècles dans le monde la religion musulmane, je ne peux pas m’empêcher d’espérer que la société mahométane arrivera un jour à briser ses liens et à marcher résolument dans la voie de la civilisation à l’instar de la société occidentale pour laquelle la foi chrétienne, malgré ses rigueurs et son intolérance, n’a point été un obstacle invincible. Non, je ne peux admettre que cette espérance soit enlevée à l’Islam. »
Lettre d’al Afghani dans Le Journal des Débats du 18 mai 1883
Les historiens se prévalent à raison d’une rigueur scientifique et d’un sérieux intellectuel qui fait l’honneur de leur discipline et les autorisent à se piquer d’exactitude. Plein de scrupules lorsqu’il s’agit d’appréhender une séquence ou un objet historique, les voilà qui cheminent méthodiquement et on tip toe pour éviter tout biais, tout préjugé qui pourrait mettre à mal l’objectivité de leur enquête ; si bien que pour être assurés de dire des choses exactes, les historiens – à quelques exceptions près – finissent assez souvent par ne pas dire grand-chose au grand dam des curieux et des gens qui se cultivent et cherchent en gémissant.
Nous qui ne sommes pas historien, et qui n’avons pas ces scrupules, nous aimerions, avec beaucoup d’approximations sans doute, penser largement le concept de Nahda, non pas dans sa pureté historiographique, mais en le confrontant à des concepts nés en Europe occidentale et dont il nous paraît s’approcher. Il ne s’agira pas ici de retracer l’histoire d’un concept qui vit le jour en Orient avec la morgue et le regard paternaliste d’un Occidental infatué de lui-même. Il ne sera pas question non plus de dénier au concept ses spécificités. Nous voudrions tout au plus attirer l’attention sur des convergences conceptuelles et historiques notables entre le bouillonnement intellectuel de l’Europe occidentale entre le XVIème siècle et le XVIIIème siècle et celui qui caractérisa la Nahda et le monde arabe au XIXème.
Et si le point de départ de cet article consiste à lire et à analyser la Nahda à travers des catégories et des concepts empruntés à l’histoire de l’Occident, c’est d’abord parce que la modernité du monde arabo-oriental étant plus tardive, il nous est apparu nécessaire de la comprendre à l’aune de la modernité européenne qui la précède ; c’est enfin par souci d’universalité, car nous croyons en effet à une histoire partagée, commune de l’espèce humaine ; que s’il avait fallu analyser l’évolution et le progrès accompli par l’Europe chrétienne du Xème siècle, par un mouvement inverse, nous l’aurions fait à l’aune des découvertes et innovations qui fleurirent dans le califat abbasside un ou deux siècles plus tôt. Il faut le répéter, le marteler : dans l’histoire comme temps long, aucun peuple, aucune civilisation ne peut sérieusement se targuer d’avoir la primeur du progrès. L’histoire du progrès, la plus belle qui soit, est un chassé-croisé surprenant, vertigineux de peuples, de civilisations qui cumulent – directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment – leurs acquis. Tant est si bien qu’elle ne saurait être autre chose que l’histoire d’un immense et colossal partage, et qu’à ce titre une des erreurs majeures de l’Europe moderne a sans doute consisté à se penser comme un absolu et à se croire vraiment supérieure aux autres continents, provoquant ainsi les catastrophes que l’on connaît. Nous payons encore aujourd’hui les conséquences de cette folle hybris, et de ce formidable aveuglement de l’Europe sur elle-même.
Ceci étant dit, pourquoi en revenir à la Nahda ? Peut-être parce que notre époque ignore parfaitement ce mouvement culturel et politique, qui essaima au Proche et au Moyen-Orient tout au long du XIXème siècle à la faveur, d’abord, des campagnes napoléoniennes dans la région, puis de la décomposition progressive de l’empire ottoman. Occultation d’autant plus dommageable que, dans le cas de la France, les personnes de culture arabo-musulmane constituent aujourd’hui une part importante et croissante du corps social. On y reviendra.
Les raisons de cette occultation ? Sans doute parce que le monde arabe est aujourd’hui dominé par des mouvances ou des états qui sont aux antipodes de l’idéal politique et culturel promu par la Nahda – Arabie Saoudite et Qatar pour ne citer qu’eux. Ensuite, parce qu’il est des politiques et des publicistes qui se plaisent par électoralisme à figer le monde arabo-musulman dans un imaginaire archaïque et enfiévré. Belle idée que de rejouer le temps des croisades ou d’en appeler au mythe de la Reconquista en ce début de XXIème siècle ! C’est paradoxal mais c’est un fait : les deux camps susnommés semblent s’accorder tacitement sur ce point ; ces bonnets blancs et blancs bonnets de la réaction ont intérêt à invisibiliser la Nahda ; Notre ambition, à l’inverse, est de la mettre en lumière.
Dans le monde arabe, on est quelque peu gêné par le concept et le mouvement qui en découle : on l’y considère généralement comme un emprunt ou une imitation de l’Europe occidentale. Beaucoup ont d’ailleurs considéré qu’il s’agissait d’une espèce d’égarement civilisationnel, voire d’une acculturation intolérable ou d’une compromission certaine à l’égard de l’Occident colonisateur. C’est ainsi que fut jugée par nombre de ses contemporains l’attitude du Sultan égyptien Mehmet Ali après qu’il a rencontré « l’âme du monde » et tâté de ses canons. Cette Nahda qui trouve sa source dans un complexe d’infériorité à l’égard de l’Occident a bel et bien existé. Est-ce à dire que cette Nahda-là a eu raison ? Certainement pas.
La Nahda est un mouvement complexe, pluriel, qui cristallisera les aspirations des élites arabo-musulmanes du Proche et Moyen-Orient tout au long du XIXème siècle. Complexité qu’on retrouve dans la signification même du mot, peu aisée à circonscrire et dont on peine en France à trouver un équivalent dans l’histoire nationale ou européenne. Si certains le traduisent par « réveil » pour faire pièce à la thèse du complexe d’infériorité évoquée plus haut, d’autres le traduisent en « renaissance » pour signaler que, à l’instar de la Renaissance européenne du XVIème siècle, il y a été aussi question de renouer avec un fonds culturel oublié, celui de l’islam médiéval des deux grands califats qui prospérèrent entre la fin du VIIIème siècle et le XIIIème siècle. On le traduit encore quelquefois – et à juste titre – en mouvement des « lumières » lorsqu’il s’agit d’en afficher le culte de la raison et le libéralisme politique.
L’articulation possible et féconde des deux aspects de la Nahda, mis en relief par les deux dernières traductions à de quoi positivement étonner : si elle promeut le culte de la raison et un certain libéralisme politique, ça n’est pas pour copier l’Occident, mais bien plutôt pour renouer avec un héritage culturel et politique médiéval qui portait – déjà – en lui ces potentialités ; potentialités qu’il appartenait à la nouvelle génération d’actualiser. Pour le dire autrement, avec la Nahda, par le moyen d’une histoire redécouverte et sans doute idéalisée, c’est le monde arabe, affranchi de toute tutelle occidentale qui produisit de manière intrinsèque sa propre modernité.
Nous notons, comme Français, qui n’est ni d’obédience ni de culture arabo-musulmane, que cette modernité arabe embrasse pleinement et sans se géhenner aurait dit Montaigne, les valeurs et les ambitions de la République Française, et il serait à souhaiter pour eux et pour leur pays que les Français d’obédience et/ou de culture arabo-musulmane, plutôt que de s’abîmer dans un traditionalisme étriqué ou dans les complications indémêlables d’une double allégeance paradoxale, retournent à cette source pure, à cette fontaine d’eau vive (en arabe la shari’a désignerait à l’origine le chemin heureux qui mène à l’oasis dans le désert…) qu’est la Nahda bien comprise.
Loin de moi de dénoncer en soi le traditionalisme islamique : qu’on le pratique dans la péninsule arabique ou en Asie du Sud-Est, ces régions du monde ont leurs mœurs, leur histoire. En revanche, je crains qu’il ne puisse être importé avec profit en République Française. Car personne n’en profite à commencer par les Français de confession musulmane eux-mêmes. En effet, ils sont aujourd’hui – car il s’agit bien d’un phénomène contemporain – une part remarquable du corps social français. C’est un fait social qu’il convient d’accepter comme un signe de notre modernité ; leur pleine adhésion, incorporation au peuple français comme un défi enthousiasmant à relever pour notre génération, qui, si elle y réussit, aura le privilège insigne de jeter les bases d’un véritable universalisme et de ne plus faire de la promesse républicaine un mensonge. C’est à dessein que je ne parle pas ici d’assimilation, dans la mesure où c’est déjà chose faite sur un plan culturel, comme on le verra. Je dis adhésion, parce que Jacob et Esaü doivent cesser de s’entredéchirer dans le sein de leur mère. Je dis bien incorporation car il va falloir œuvrer à incorporer, c’est-à-dire à associer au corps politique cette part substantielle de la population française. Bien pesée et rigoureusement méditée, la question revêt donc moins un caractère identitaire, culturelle que politique ou citoyen.
Et si l’assimilation n’a pas lieu d’être, c’est parce que les similitudes entre la majorité des Français de culture chrétienne, et la population française de culture musulmane sont déjà assez nombreuses. Elles se rejoignent en tous cas sur l’essentiel, et c’est Ernest Renan qui nous l’apprend, quoiqu’involontairement, dans une conférence qu’il donne en 1883, et dont le Journal des Débats auquel il collabore publiera le verbatim. Cette conférence est intitulée « Science et Islam » ; le philosophe se propose d’y faire la critique historique du monde arabe dans le sillage de la Nahda finissante ; moment durant lequel les élites intellectuelles du Levant s’efforcent désespérément de montrer que les Sciences et l’Islam ont pu par le passé faire bon ménage ; que le monde arabe du XIXème pourrait faire aussi bien, et que cela passe par la redécouverte du fameux âge d’or arabo-musulman dont on a déjà parlé tout à l’heure. Or, le propos de Renan tend à montrer que cet âge d’or n’eut d’arabe que la langue et qu’il fut en réalité le fruit d’une mosaïque de peuples menée par les Perses sassanides. Aussi, pour Renan parler d’un monde arabe médiéval rayonnant dans les arts, les sciences et la philosophie relève de la pure fantasmagorie. A-t-il raison du point de vue de l’enquête historique ? Cela importe peu et n’entre pas dans notre sujet. Est-il inconséquent dans son analyse ? C’est ce que nous aimerions montrer, pour indiquer ensuite que c’est précisément cette inconséquence qui pourrait être la clef de voûte à partir de laquelle bâtir l’unité et la cohésion culturelle du peuple français contemporain.
Dans son introduction, Renan met en garde sur la plasticité des civilisations ; leur apparente unité cacherait selon lui une diversité des plus étonnantes ; c’est ainsi que parlant de la France catholique de son temps, il la décrit comme romaine de langue, grecque de culture et juive de religion. Voilà selon lui les trois piliers sur lesquels reposerait l’identité de la France. Or, après avoir montré que le monde arabe médiéval dans ce qu’il avait de plus grand et noble était en fait réductible à la Perse musulmane, il finit par décrire cette dernière comme étant, au fond, de culture gréco-sassanide ! L’auteur de la Vie de Jésus aurait dû ne pas s’arrêter en si bon chemin et ajouter que la Perse musulmane était aussi juive de religion, aussi juive que la France en tous cas, au regard du primat juif dans la chronologie des religions révélées.
Si bien que la France de Renan possède des points communs remarquables avec la Perse musulmane du Xème, que le vulgaire continue de désigner sous le nom de monde arabe. Et s’il a prétendu répondre, avec sa conférence, aux thuriféraires d’une renaissance arabe, nous croyons pour notre compte qu’il a moins fait la critique d’une civilisation arabe fantasmée et idéalisée, qu’il n’a fait la lumière sur ce qui devra permettre la réconciliation fraternelle et prochaine de l’Orient et de l’Occident. En effet, Renan, en passant au crible le monde arabe et en en relativisant la spécificité, vient battre en brèche les sophismes et les chimères autour du prétendu choc des civilisations, rien que ça ! Qu’on prenne donc la peine de scruter ce fonds légué par l’Islam médiéval ; en le grattant quelque peu, on n’est en réalité pas surpris d’y reconnaître le fonds de science grecque hérité de l’Antiquité. Aussi est-on en droit d’affirmer que le monde arabe construit et pense sa modernité sur les bases de la culture grecque. L’Europe occidentale, par le truchement du monde arabe, n’a pas fait autre chose. Dans l’immense ensemble géographique qui nous concerne, Il semblerait que ce soit selon qu’ils se jettent sur la mamelle grecque ou qu’ils s’en détournent, que les peuples croissent ou décroissent. C’est dire le poids énorme de la culture grecque antique dans l’histoire du monde et qu’à ce titre on ne saurait en exagérer l’importance.
Concernant la langue arabe elle-même que certains suspectent encore de ne pas être miscible aux cultures européennes – ce que dément déjà une enquête étymologique rigoureuse – dans le cas particulier de la société française, nos compatriotes de culture musulmane fabriquent depuis quelques décades déjà un nouvel idiome tout à fait inédit, à mi-chemin entre l’arabe et le français : une espèce d’aljamiado à l’envers si j’ose le dire ainsi dans lequel l’arabe se transcrit en alphabet latin ; un arabe remodelé par les règles et les contraintes phonétiques du français ; au point qu’on serait tenté de dire, et le plus sérieusement du monde, qu’actuellement, il n’y a pas plus français ou francophone que le prénom Mohamed. Dans l’hexagone, l’arabe le plus répandu est déjà tellement mâtiné de français qu’il ne saurait être un frein au développement d’une culture commune. Aussi, quand nos Mohammed, voyageant au Maghreb ou dans la péninsule arabique, se présente, fût-ce en arabe, ils sont immédiatement identifiés comme Français. A la bonne heure ! La langue ne saurait mentir, et c’est justement pour cette même raison qu’elle peut trahir quelquefois. Qu’on se souvienne, à ce propos, des Siciliens du temps de Charles d’Anjou hostiles à l’occupation française, et qui exigeaient des gens qu’ils arrêtaient qu’ils prononcent le mot « pois-chiche » dans la langue du pays pour identifier les Français à leur accent et les passer au fil de l’épée. Il est heureux qu’en retournant au bled, nos compatriotes d’origine maghrébine ou machrékine n’aient pas à courir de tels risques !
En définitive, s’il fallait présenter le geste décisif de la Nahda, nous le décririons comme la fin d’un long sommeil où les paupières se décillent pour s’ouvrir à la lumière, et où ceux qu’on a coutume d’appeler les peuples arabes, en se remémorant leur histoire, se remémorent aussi leurs racines communes aux peuples européens. La société française contemporaine, dans son ensemble, ferait bien de mettre davantage l’accent sur cet hellénisme en partage, plutôt que d’en appeler sans cesse au droit à la différence et à la diversité, en regardant trop souvent les individus avec une navrante superficialité. De ce point de vue, on pourrait dire qu’il est des identités qui mériteraient d’être mieux connues et défendues.
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