L’Estomac et les Membres

« Et par cet apologue, insigne entre les Fables,
L[e] ramena dans [son] devoir. »

D’après Les Membres et l’Estomac, La Fontaine

Au début du Vème siècle avant notre ère, quand la République romaine n’en était encore qu’à ses débuts, la plèbe qui se considérait – à raison – injustement traitée par le patriciat, fit sécession sur le mont Aventin tandis que Rome livrait bataille aux Volsques et qu’elle avait plus que jamais besoin des bras de tous ses enfants pour la soutenir. Pressé par le sentiment d’une défaite inéluctable, le Sénat désespéré envoie finalement à la rencontre de la plèbe mécontente un ambassadeur pour défendre sa cause. Cet homme, c’est Ménennius Agrippa ; il improvise génialement un apologue – sans doute à partir d’Esope – pour persuader le peuple de regagner la ville et de reprendre les armes ; il y réussit.

La République romaine vivait là un de ses plus grands moments. Episode légendaire qui devait frapper les esprits à travers les siècles, au point que La Fontaine lui-même en donna sa version – aussi admirable par la netteté du style qu’étrange dans ses conclusions politiques – dans le contexte monarchique que l’on sait.

Cet épisode a constitué l’acte de naissance véritable de la République romaine. Non pas qu’elle n’ait été promulguée et reconnue avant : nous avons tous en mémoire le récit non moins fameux dans lequel Lucrèce outragée fait promettre à Collatin, Valerius et Brutus de la venger ; ou encore celui où ce même Brutus, poussant la foi républicaine jusque dans ses ultimes conséquences, consent à l’exécution de sa propre progéniture. S’il n’est pas question de discuter le pouvoir évocateur de ces morceaux de bravoure de l’histoire antique, il faut admettre que leur portée politique n’est pas des plus évidente, et qu’ils ont plus fait pour l’imagination des poètes que pour celles des serviteurs du bien commun. Le destin de tout bon morceau d’histoire étant d’abord de devenir littérature.

Quant à la bonne littérature, il semblerait qu’elle puisse avoir un destin politique et la fable de Ménennius en est peut-être le meilleur exemple. En effet, quel texte fait mieux comprendre que celui-ci la notion de corps politique ? quel texte fait mieux comprendre le concept de société et la nécessaire solidarité des membres qu’elle implique ? Toutes ces choses, grâce à ce petit texte, sont comme rendues sensibles et mises même, si j’ose le dire, à la portée des enfants. Cet apologue est un acte de poésie pure ; l’image n’y vient pas occulter l’idée ou la remplacer : elle l’est, tout simplement, sans jamais la vider ou l’excéder.

Les Membres et l’ Estomac sont la parfaite photographie de ce que fut la République romaine à ses débuts, c’est-à-dire un régime défendu et promu par une noblesse animée par la haine de la monarchie. C’est bien sous ce rapport, qu’elle conçut la dignité et l’universalité citoyenne dans le sein de la cité pour battre en brèche la relation inique du roi à ses sujets et l’arbitraire despotique. La formule Senatus Populusque Romanus ne dit pas autre chose, et invente d’une certaine manière le principe de la souveraineté populaire.

Si l’inégalité des conditions n’était pas effacée, il était convenu qu’elle ne devait pas menacer l’unité du corps social ni entraver toute bonne politique qui se proposerait pour but sa conservation et sa prospérité. Aussi, dans les commencements, ce fut surtout la noblesse républicaine qui dut persuader le peuple de gagner le giron de la république : il avait plus besoin d’elle, qu’elle n’avait besoin de lui. Raison pour laquelle elle lui concéda le tribunat ainsi que d’autres mesures pour se l’attacher.

Lorsqu’elle advint le 21 septembre 1792, la République française ne fit que prolonger un peu plus le sillon tracé par Rome en absolutisant le principe de la souveraineté populaire ; absolutisation dont sa devise devait être la fidèle traduction. Le Sénat était désormais le Peuple français : la juxtaposition romaine cédait la place à l’identification. Sur le plan théorique au moins, la souveraineté populaire devenait alors sans partage. L’unité politique du pays se trouvait en outre renforcée par le poids de la centralisation jacobine et son corollaire, l’invention de la nation.

Cet héritage politique auquel – je l’espère – nombre de Françaises et Français restent attachés, est aujourd’hui bien mal en point. Le corps politique français se fragmente chaque jour un peu plus ; ses membres tirent à hue et à dia, font feu de tout bois pour le diviser, travaillant par-là à leur propre destruction. Il y a urgence, les jours de la République française sont comptés.

Aujourd’hui, sont-ce toujours les membres qui refusent leur concours au corps politique et sapent les fondements de l’unité républicaine ? Non pas : aujourd’hui, c’est bien l’estomac qui fait défaut ; c’est l’estomac qui trouve bon de laisser les membres languissants et exsangues. Le corps politique de la France se meurt donc. Va-t-on le laisser s’éteindre sans rien dire ? Il ne le faudrait pas. Il serait bon que les membres, avec les quelques forces qui leur restent, dépêchent un légat chargé de porter leur voix à l’estomac rétif. Ce légat devrait être, en toute logique, le futur président de la République. Au moment où ces lignes sont écrites, beaucoup de candidats se sont déjà manifestés : mais lequel d’entre eux aura les épaules assez larges et assez républicaines pour être notre Ménennius ?

Et cette panse félonne, où la trouver ? En quelle langue lui parler ? En effet, point d’Aventin ici. Messire Gaster se meut dans un monde ouvert aux quatre vents du néolibéralisme, se greffe comme bon lui semble à d’autres membres que ceux auxquels le bon sens lui commande de s’attacher. Il s’oublie, oublie le corps politique auquel il appartient. C’est lui désormais qu’il faut ramener à son devoir et notre prochain président, fort, espérons-le, d’une légitimité suffisante, aura notamment pour mission de le héler d’abord ; de le ramener à la raison ensuite, en lui contant cette fois-ci une autre fable, celle de l’Estomac et les Membres : ces derniers qui ne demandent qu’à être actifs, sollicités, sont débiles et hagards faute d’une bonne nourriture que seul l’estomac peut leur fournir. Les membres à l’agonie l’exhortent à revenir dans le giron de son corps politique afin de le ranimer. Y réussira-t-il, lui ?

Si la sécession de la plèbe romaine pouvait se justifier devant les excès du patriciat, qu’en est-il de celle de nos estomacs français d’aujourd’hui ? Quels sont leurs motifs ? Sont-ils légitimes ? Sont-ils avouables ? Eux, qui se sont faits dans et par le système public ; eux, qui en ont forcément bénéficié de près ou de loin, oseront-ils chicaner ? Trouveront-ils toujours à redire ? Chercheront-ils toujours à nier cette vérité simple et pure qui consiste à penser qu’un véritable homme de bien se doit d’être attaché à la prospérité de sa patrie ? Celui qui dispose du capital ne doit-il pas regarder ses compatriotes d’abord comme des frères et les soutenir quand les circonstances l’exigent ? Dans les Misérables, M. Madeleine, grâce à d’ingénieux procédés devient riche, ce qui est bien ; et fait tout riche autour de lui, ce qui est mieux, nous dit Hugo.

A y regarder de près, la fraternité, qu’on néglige un peu, il faut bien le dire, dans notre devise nationale, doit être considérée comme la clef de voûte de l’édifice républicain. Un territoire dans lequel s’est imposé le régime républicain est moins une patrie au sens strict qu’une fratrie ; les républicains sont moins patriotes que fratriotes, si j’ose le néologisme. Mais pour que le fratriotisme ne soit pas un vœu pieux, il est nécessaire que la souveraineté nationale survive et avec lui l’inter-nationalisme, c’est-à-dire la souveraineté nationale, le droit à l’autodétermination des peuples, et une certaine idée de la société.

Il doit y avoir fraternité de l’estomac et des membres, sans quoi le corps politique est voué à la mort. Et pourtant nos estomacs repus du moment se targuent bien d’être fraternels et prétendent être libres de se greffer aux membres, aux frères, de leur choix. L’élément national est pour eux une sorte de famille, c’est-à-dire une société qu’ils n’ont pas choisie, une insupportable contrainte et lui préfère l’amicale qu’on tisse librement. Liberté unilatérale, cela va sans dire. Dans ce cas précis, le libéralisme dont on parle est une espèce de Cheval de Troie plein de loups affamés qu’on irait placer au cœur d’une bergerie. Peut-il sérieusement exister une fraternité entre le loup et l’agneau ? Assurément ! répond Maître Loup. Et l’Agneau, lui, que pense-t-il des dents longues et suspectes de son bienveillant grand-frère ?

Par conséquent, j’en appelle aujourd’hui à tous ces prétendus amoureux de la France, à tous ces gens qui prétendent pleurer à sa décomposition et à son déclassement. Vous, qui voulez œuvrer à son redressement et qui avez les moyens de le faire, c’est à vous que je m’adresse : Messieurs Arnault, Niel, Bolloré, Pigasse et autre Sternin. Cette fois-ci, vous ne vous verrez pas renvoyer dos à dos eu égard à vos sensibilités politiques. Peu importent vos orientations du moment, quelles qu’elles soient. La seule chose qui importe, c’est que vous aimiez la France et soyez déterminés à la faire vivre. Si tel n’était pas le cas, si malentendu il y avait, faites-le savoir et vite ; vous n’auriez aucun intérêt à le prolonger, la France et les Français non plus. Affichez-vous clairement comme européistes, germanolâtres, occidentaux, atlantistes ou mondialistes mais par pitié, cessez de confondre vos vrais desseins avec ceux de la France, et des Françaises et Français qui y vivent ! Cessez de déplorer une décadence politique à laquelle vous ne participez que trop, en accentuant notamment les fractures identitaires et religieuses du pays.

Vous ne laissez pas de dire que vous aimez la France tandis que vous semblez faire de votre mieux pour la mettre en pièce. Vous prétendez vouloir la soigner et ne faites que hâter la gangrène. La France forte, authentique que vous défendez, est une France estropiée. Vos discours sont vains, et vos actes trahissent votre véritable projet : sacrifier la santé du pays sur l’autel de votre intérêt personnel. Comme Œdipe cherchant le responsable des malédictions qui frappent Thèbes, vous être les auteurs de vos propres maux, la cinquième colonne que vous prétendez débusquer. A cette différence près que vous faites semblant, vous, de ne pas le savoir !

Si le destin de la France vous importait vraiment, il ne tiendrait qu’à vous d’en donner des preuves concrètes : vous appartenez à la portion la plus prospère de la nation française, et du globe terrestre peut-être ; qu’attendez-vous pour payer patriotiquement votre écot et contribuer vraiment au redressement du pays ? Qu’attendez-vous pour montrer l’exemple de la solidarité nationale ?

A ce titre, parmi les possédants cités plus haut, on ne peut pas ne pas saluer les prises de position très fortes de Mathieu Pigasse au sujet de la taxe Zuckman, qu’il s’était dit prêt à payer si l’argent récolté pouvait aider au relèvement de l’économie française. Voilà quelqu’un qui en a dans le ventre, si j’ose dire, un estomac comme il en faudrait davantage pour le pays, et pour notre République ! Messieurs Arnaut, Niel, Bolloré, Sternin et les autres, quand lui emboîterez-vous le pas ?

Il est grand temps de réapprendre à faire bloc, à faire nation, sous peine de voir la France disparaître à terme. Et si nos chers estomacs s’entêtent à demeurer loin du peuple français dans les hauteurs de leur exil, Il faudra beaucoup de force et d’opiniâtreté à notre prochain président pour leur persuader de regagner le giron de la mère Patrie, ou plutôt du corps politique français, qui sans eux, il faut être honnête, resterait pour longtemps éviscéré. Puisse-t-il y réussir dès 2027 !


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