« Devant ces lames de fond, d’une irrésistibilité presque cosmique, que pouvaient les pauvres gestes d’un naufragé ? »
L’étrange défaite, Marc Bloch
Le moment très spécial que nous nous apprêtons à vivre en ce mardi 23 juin 2026, et auquel chacun d’entre nous, par sa présence, a tenu à s’associer, appelle une réflexion profonde qui, sans faire ombrage à la belle et touchante cérémonie qui s’annonce, doit être l’occasion de procéder à un état des lieux lucide et sans concession de la situation politique de la France contemporaine.
Cette occasion, il faut le dire, n’est pas simplement inespérée, et porte en elle quelque chose d’anachronique qui fait le cœur se serrer : rendre le plus grand et le plus vibrant des hommages à un des plus grands républicains que l’histoire de France ait compté, au moment même où la République Française vermoulue semble s’être effondrée et n’exister que comme une espèce d’abstraction juridique, a quelque chose de bizarre et frôlerait presque la faute de goût ou la provocation.
Dans une République déjà bien installée, Jean Moulin avait eu le privilège d’être honoré par ses pairs, d’anciens compagnons de lutte réchappés. Cortège de géants pour les obsèques d’un géant, le Panthéon trouvait ce jour-là des hommes à sa mesure.
Marc Bloch n’aura sans doute pas cette chance, et ce n’est pas faire injure à l’assistance – dont je fais partie – que de le dire. Ainsi, les mânes de l’illustre historien seront aujourd’hui ceintes d’un laurier, depuis longtemps mérité, au milieu d’un champ de ruines républicaines, où se dresseront, si j’ose dire, un public essentiellement composé de nains. Des nains, de tristes nains qui, pour la plupart, n’auront pas même l’excuse d’être montés sur les épaules des géants cités plus haut.
Malgré qu’on en ait, l’histoire et ses voies impénétrables nous dépassent, et nous n’avons d’autres choix que de nous y soumettre en faisant bon accueil aux ruses dont elle est coutumière. Estimons-nous donc heureux d’être les contemporains d’un pareil spectacle : nous qui, jusqu’ à présent, rongions notre frein et désespérions depuis longtemps de vivre un jour un moment qui fît vraiment écho à notre héritage politique moderne et à la gloire nationale, voilà que dans la fin de son deuxième mandat, le plus petit et le plus mesquin des présidents de la Cinquième République nous offre, à notre plus grande stupéfaction, de quoi nous permettre de fraterniser, de communier aujourd’hui autour de la dépouille sacrée de Marc Bloch. C’est peut-être une des rares choses dont on lui saura gré dans quelques années, la perle qui brillera dans l’énorme tas de son fumier.
Mais ce surgissement inattendu ne peut pas seulement relever de la pure actualité, et doit être le point de départ, je le répète, d’une réflexion plus profonde, parce que l’heure est grave, d’abord ; parce qu’il s’agit de Marc Bloch ensuite.
En effet, Marc Bloch est un monument, et on n’exhume pas impunément la mémoire d’un monument ; on n’exhume pas impunément, dans une société française fragmentée, divisée, le souvenir d’un français juif, famille d’optant, dont le père avait déjà pris les armes contre la Prusse, et qui lui-même ne recula jamais devant le grand sacrifice patriotique quand les circonstances l’exigeaient ; enfin, on n’exhume pas impunément, dans un pays déclassé, le souvenir d’un immense historien et d’une plume dont sortirent tant d’ouvrages admirables. Par conséquent, cette cérémonie ne doit pas advenir ex nihilo ad nihilum comme un beau feu d’artifice dans des ténèbres épaisses ; comme un spectacle aussitôt consommé et aussitôt oublié. Accepter cela, ce serait ne pas être à la hauteur ; pis, ce serait insulter à Marc Bloch lui-même, car cette commémoration doit faire date. Il nous faudra donc à la fois cueillir le jour et mettre en question l’avenir, faire en sorte qu’à ce bel hommage national succède immédiatement une crise souhaitable et, espérons-le, salutaire. Dans le champ politique, la France a atteint le comble de la confusion ; et dans ce pêle-mêle de doctrines démembrées et d’opportunismes calculés, Il est urgent d’y voir à nouveau clair. Cette clarification, quels qu’en soient les effets, constituera une vraie bascule pour le pays, et il est bon, je crois, qu’on lui associe la figure d’un grand homme, à plus forte raison quand il s’agit de Marc Bloch et que l’issue de la crise engage l’avenir de la République elle-même.
En sorte qu’il ne saurait y avoir de moment plus indiqué que celui-ci pour poser aux Français la question qui va suivre : qui veut encore de la République en France aujourd’hui ?
Si d’aventure plus personne n’en voulait – sentiment partagé par beaucoup de nos concitoyens et qu’il faut avoir le courage d’accepter – pour ma part, je souhaiterais au moins qu’on l’enterre dignement et avec les honneurs, qu’on la laisse aujourd’hui se glisser dans le tombeau de celui qui fut un de ses plus ardents défenseurs. Si la République Française doit mourir, que le Panthéon soit sa tombe, le cercueil de Marc Bloch son partage. Les grands hommes ont droit à la reconnaissance de la patrie ; les grandes idées aussi.
Si en revanche, ils veulent continuer à la faire vivre, il faudra le dire et le montrer clairement et faire ce choix décisif en conscience. Rien de pire que les faux-semblants en politique, et il y a trop longtemps que nous supportons de demeurer dans un lâche entre-deux qui, tout bien pesé, ne rend service à personne : ni aux vrais républicains, ni à leurs adversaires. Camus disait que mal nommer les choses, c’était ajouter au malheur du monde. La confusion qui entoure aujourd’hui le mot de république ajoute au malheur des Français plus qu’on ne pense : pour eux, c’est au mieux un reste de vieux jargon administratif ou un pis-aller à l’absolutisme ; au pire, un système politique rigide et froid, empreint d’une accablante solennité, quand il ne s’agit pas d’un régime honni, auteur de tous nos maux. Comme tous les mots dont on use et abuse dans les discours politiques, le signifiant finit par prendre le pas sur le signifié, et devient alors un simple stimulus auquel on réagit, bien ou mal. Et si nos compatriotes sont assurément très attachés à la démocratie, le mot république leur est devenu suspect. Il n’est plus pour eux l’emblème du bien commun et de la solidarité nationale. Il n’entre pas dans mon sujet d’expliquer les causes d’un tel malentendu. Il me suffit de dire que Marc Bloch, qu’on célèbre aujourd’hui, a, jusqu’à la fin de sa vie, revendiquée avec force la république : raison pour laquelle sa figure nous est si chère. Au plus fort de la collaboration, et jusque dans son testament, il ne se définit pas tant comme juif ou résistant, que comme authentique républicain. Historien, il n’ignorait pas que la France était le fruit d’un formidable travail d’unification que l’Ancien Régime avait commencé et que la Révolution paracheva ; il n’ignorait pas non plus que cette unité était précaire et menacée dès l’origine, mais qu’être Français, c’était précisément résister à la tentation du séparatisme. Enfin, il savait trop bien que l’unité, lorsqu’elle était républicaine, ne faisait jamais le lit d’un unanimisme à marche forcée, ni obstacle aux débats et aux oppositions dans le champ de la délibération citoyenne, car elle n’était que l’expression d’une volonté commune et partagée qui trouvait à se manifester quand les circonstances le commandaient.
Cette unité, qui la souhaite réellement en France aujourd’hui ? Qui pour lutter contre le poison de la division, quand mue par des idéologies perverses, l’immense majorité des politiques et des publicistes s’attèlent à monter les Français les uns contre les autres, à qui mieux mieux ? Français actifs contre Français retraités, Français racisés contre Français non racisés, Français juifs contre Français musulmans, Français hommes contre Français femmes, ultra-riches contre prolétaires, Nouvelle France contre Vieille France et j’en passe. Que le fond de la querelle porte sur les questions sociétales ou sociales importe peu puisque le résultat reste le même : la France se découpe à chaque fois en communautés d’intérêt qui ne communiquent plus entre elles et qui se caricaturent, se diabolisent les unes les autres. Cette République des blocs, ou pour mieux dire, cette République en pièces détachées, est une contradiction dans les termes, un insupportable non-sens. Or, il se trouve que c’est elle qui prétend célébrer tout à l’heure l’homme, le républicain impeccable, qui écrivit ces lignes immortelles tandis que ses jours étaient comptés : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. Peu importe l’orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l’enthousiasme collectif suffit à les condamner. » L’esprit républicain français est tout entier dans cet extrait, et il appartenait à l’auteur de L’étrange défaite d’en être l’interprète. Si, par-delà les désaccords et les divergences, nous ne trouvons pas la force morale de renouer avec cet « enthousiasme collectif » au moment où Marc Bloch s’apprête à entrer au Panthéon, je me répète, mieux vaut y faire entrer la République avec lui et assumer pleinement notre penchant seulement démocratique et libéral : les communautaires de tous poils y gagneront, et les vrais républicains sauront enfin à quoi s’en tenir.
« Liberté, Egalité et Fraternité » est la devise officielle de la République française ; devise qui fut très tôt amputée de sa dernière proposition « ou la mort » qui, tout en reflétant admirablement le climat politique dans lequel elle naissait, n’en demeurait pas moins inquiétante. De ce point de vue, on eut probablement raison de s’en délester et il eût été incongru de voir pareille inscription gravée à la façade de nos bâtiments publics.
Au train où nous allons, je crois que nous assisterons à une nouvelle amputation de notre belle devise et que nous ne lirons bientôt que « Liberté, Egalité » aux frontons de nos mairies et écoles. Si lors de la première opération, le pronostic vital de la République Française ne fut pas engagé – il s’agissait peut-être même d’éviter la gangrène – la seconde risque bien de lui être fatale : avec un mixte de libéralisme et d’égalitarisme, on peut faire une démocratie, certainement pas une république. Il y manquera toujours cet élan fraternel, cette solidarité nationale sur laquelle repose tout entier le désir, l’existence même de la chose publique, à laquelle Marc Bloch fut, plus qu’aucun autre, viscéralement attaché.
Les mauvais chirurgiens qui, en ce moment, assassinent la République en en estropiant la devise seront celles et ceux qui, fardés d’une trompeuse solennité, feindront de contenir leur émotion au moment où la poussière auguste de Marc Bloch ira rejoindre celles de Voltaire et de Rousseau. Ne soyons donc plus les dupes de notre prétendue élite politico-médiatique et de son républicanisme de façade : dans le secret des conseils aussi bien que dans celui de leur cœur, ils en abhorrent les principes et travaillent depuis longtemps, activement ou par leur complice passivité, à une prudente et patiente Restauration.
La République, la vraie, plus que jamais, est entre nos mains et non pas dans les leurs, et il ne tient qu’à nous, rassemblés aujourd’hui, d’en porter haut le flambeau et d’en nourrir la flamme chaque fois que nous le pouvons. Puisse ce petit texte, jeté comme une bouteille à la mer, faire germer ou croître dans quelques cervelles inspirées l’idée et l’espoir d’une véritable refondation républicaine de la France ! Par les temps qui courent, ce serait déjà une belle et encourageante victoire sur les mœurs politiques actuelles.
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